Récit · Inde
Le barattage de l'océan de lait
Mahābhārata, Ādi Parva (Āstīka Parva) ; Bhāgavata Purāṇa VIII ; Viṣṇu Purāṇa I
Le barattage dit que l'immortalité ne se prend pas : elle se tire à deux camps ennemis, elle commence par un poison que quelqu'un doit accepter de boire, et elle finit par une trêve rompue.
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La guirlande piétinée
Un jour, le sage Durvâsa offrit à Indra, le roi des dieux, une guirlande de fleurs merveilleuses. Indra, monté sur son éléphant, la posa distraitement sur la tête de l'animal, qui la fit tomber et la piétina. Le sage se mit en colère et prononça une malédiction : que la chance et la richesse quittent le ciel. Aussitôt, les dieux perdirent leur force. Les démons, eux, en profitèrent et s'emparèrent des trois mondes.
L'alliance impossible
Les dieux allèrent donc trouver Vishnou. Sa réponse les étonna : au fond de l'océan de lait dormait l'amrita, le nectar d'immortalité, mais pour le faire monter il faudrait baratter la mer entière, et ils n'y suffiraient pas seuls. Il leur fallait demander l'aide de leurs ennemis. Les dieux s'inclinèrent et proposèrent une trêve à Bali, le roi des démons, en promettant de partager le nectar. Bali accepta.
La montagne et le serpent
Il fallait d'abord une baratte. Dieux et démons choisirent le mont Mandara et tentèrent de l'arracher, mais la montagne était trop lourde : elle retomba et les écrasa. Vishnou la souleva alors et la posa sur le dos de Garuda, son grand oiseau, qui l'emporta jusqu'à la mer. Restait la corde : ce fut Vâsuki, le roi des serpents, qui s'enroula autour du sommet. Les démons saisirent la tête, les dieux la queue, et le barattage commença.
La tortue sous la montagne
Mais rien ne tint : à force de tourner, le mont Mandara s'enfonça dans le fond de la mer et disparut. Le barattage s'arrêta. Alors Vishnou plongea sous les flots et prit la forme d'une tortue gigantesque, Kûrma. Il glissa son dos sous la montagne et la porta, immobile, pendant tout le travail. La baratte tourna de nouveau. Dans la tradition, cette tortue patiente est le socle sans lequel rien ne serait monté.
Le poison monte le premier
Le premier trésor n'en fut pas un. De la mer barattée monta une vapeur noire : le halâhala, un poison si violent que les créatures suffoquaient et que les trois mondes s'affolaient. Dieux et démons, unis par la peur, coururent supplier Shiva. Il vint, recueillit le poison dans sa main et le but. Pârvatî, son épouse, lui serra la gorge pour l'empêcher de descendre. Le poison resta là, et depuis, la gorge de Shiva est bleue.
Les trésors de l'océan
Le danger passé, on tira de nouveau, et l'océan devint généreux. En surgit Kâmadhenu, la vache qui donne tout ce qu'on lui demande. Puis Uchchaihshravas, le cheval blanc le plus rapide du monde, que le roi Bali réclama. Puis Airâvata, l'éléphant blanc aux défenses immenses, qu'Indra prit pour monture. Puis un arbre à souhaits, un joyau éclatant, et les apsaras, danseuses nées de l'écume. La mer rendit ses merveilles une à une.
Lakshmî choisit
Alors, debout sur une fleur de lotus, une déesse monta des flots : Lakshmî, la fortune, celle que la malédiction avait chassée du ciel. Dieux et démons la regardèrent, et chacun espéra. Elle passa devant eux, les considéra un à un, puis posa sa guirlande sur les épaules de Vishnou et se tint auprès de lui. La chance était revenue au monde, mais c'est elle qui avait choisi de quel côté se tenir.
La coupe d'amrita
Enfin, le voici. Des flots sort un homme au visage calme, vêtu de clair, portant un vase entre ses mains : c'est Dhanvantari, le médecin des dieux, et le vase contient l'amrita, le nectar d'immortalité. Un cri s'élève chez les démons : « Il est à nous ! » Ils se jettent sur le vase, l'arrachent et l'emportent. La trêve vient de finir. Les dieux, épuisés, se tournent vers Vishnou.
L'enchanteresse
Chez les démons, la dispute a déjà commencé : chacun veut boire le premier. C'est alors qu'apparaît une femme d'une beauté extraordinaire. Elle propose de partager le nectar à leur place, et ils acceptent, à condition d'accepter d'avance tout ce qu'elle décidera. Elle les installe en deux rangs, dieux d'un côté, démons de l'autre, et sert les dieux d'abord. Elle est Mohinî : Vishnou lui-même, sous la seule forme féminine qu'il ait prise.
Râhu, et ce que l'océan a donné
Un démon, pourtant, s'est glissé dans le rang des dieux. Il tend sa coupe et boit. Mais le Soleil et la Lune le reconnaissent et le désignent. Aussitôt, le disque de Vishnou tranche sa tête : le nectar n'a coulé que jusque-là, et cette tête reste immortelle. C'est Râhu, qui poursuit depuis lors le Soleil et la Lune et les avale par instants : ce sont les éclipses. Le barattage s'achève ainsi, par une ombre au milieu des trésors.
Les fiches de ce récit
- DurvâsaSage colérique aux malédictions redoutées
- IndraRoi des dieux, maître de la foudre
- VishnouLe préservateur de l'univers
- BaliRoi asura généreux, soumis par Vāmana
- Mont MandaraMontagne-baratte de l'océan de lait
- GarudaAigle géant, monture de Vishnou
- VâsukiRoi-serpent, corde du barattage
- KurmaAvatar-tortue, socle du mont Mandara
- HalâhalaPoison mortel du barattage, bu par Śiva
- ShivaLe destructeur et transformateur
- KâmadhenuVache d'abondance exauçant les vœux
- UchchaihshravasCheval blanc à sept têtes du barattage
- AiravataÉléphant blanc, monture d'Indra
- Les ApsarasNymphes célestes danseuses
- LakshmiDéesse de la prospérité et de la beauté
- DhanvantariMédecin des dieux, porteur de l'amṛta
- AmritaNectar d'immortalité né du barattage
- MohinîAvatar féminin, gardienne de l'amṛta
- RâhuNœud lunaire ascendant, ombre d'éclipse
- SuryaDieu du soleil
- ChandraDieu de la Lune, astre du Navagraha
- Le barattage de l'océan de laitDieux et démons unis pour obtenir l'immortalité
Sources
- Mahābhārata, Ādi Parva, Āstīka Parva, sections XVII-XIX (trad. K. M. Ganguli)
- Bhāgavata Purāṇa VIII, 6-9 (trad. anglaise)
- Viṣṇu Purāṇa I, 9 (trad. H. H. Wilson)
- Barattage de la mer de lait, Wikipédia FR
Mythologie indienne — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.