Récit · Rome
La naissance de la République
Tite-Live, Histoire romaine, I, 56 - II, 15
Rome ne devient libre ni par une bataille ni par un dieu : elle le devient parce qu'une femme refuse le silence, qu'un homme jure, et que la cité préfère ensuite la loi — même dure, même contre ses propres enfants — au pouvoir d'un seul.
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Le rire de Brutus
Rome vivait sous un roi qui gouvernait par la peur : Tarquin le Superbe. Un serpent apparu dans le palais l'inquiéta, et il envoya deux de ses fils consulter l'oracle de Delphes. Ils emmenèrent avec eux un cousin qu'ils prenaient pour un simple d'esprit, Brutus. Les princes demandèrent au dieu lequel d'entre eux régnerait. Une voix répondit : celui qui, le premier, embrasserait sa mère. Alors Brutus feignit de trébucher, et embrassa la terre.
Le pari du camp d'Ardée
L'armée romaine assiégeait la ville d'Ardée, et le siège traînait. Un soir, les jeunes princes soupèrent ensemble et se vantèrent chacun de son épouse. L'un d'eux, Collatin, proposa d'en avoir le cœur net : puisque personne ne les attendait, il suffisait de rentrer voir. Ils sautèrent à cheval et coururent à Rome. Toutes les femmes des princes festoyaient. Chez Collatin, on trouva Lucrèce qui filait la laine avec ses servantes, tard dans la nuit. Elle gagna le pari, et cela la perdit.
Le serment sur le couteau
Quelques jours plus tard, Sextus revint seul à Collatie. On l'accueillit comme un prince. La nuit, il abusa de cette hospitalité et fit violence à Lucrèce, sous la menace. Au matin, elle envoya chercher son père et son mari, chacun avec un ami de confiance. Elle leur dit tout, leur fit jurer de la venger, puis se donna la mort devant eux. Alors Brutus arracha le couteau de la blessure, le leva, et jura sur ce sang de chasser les rois pour toujours.
Les portes fermées
Brutus fit porter le corps de Lucrèce sur la place publique. Il raconta le crime, rappela tous les autres, et la ville entière se leva. Les jeunes gens prirent les armes ; on courut au camp d'Ardée pour soulever l'armée. Le roi, prévenu, accourut vers Rome par un autre chemin. Il arriva devant les portes closes : on lui signifia son exil. Ses fils furent chassés des rangs. Sextus se réfugia à Gabies, la ville qu'il avait trahie, et n'en ressortit pas vivant. Le temps des rois était fini.
Deux consuls pour un an
Il fallait maintenant inventer autre chose. Les Romains décidèrent de ne plus confier le pouvoir à un seul homme : ils éliraient chaque année deux consuls, qui se surveilleraient l'un l'autre et rendraient leur charge au bout de douze mois. Brutus fit jurer à tout le peuple de ne plus jamais souffrir de roi dans Rome. Cette liberté-là devint si précieuse qu'on lui donna un nom, Libertas, et plus tard un temple. Le mot « roi », lui, devint une insulte.
Le père et ses fils
Des envoyés du roi exilé vinrent réclamer ses biens. En secret, ils cherchèrent des complices parmi de jeunes nobles qui regrettaient les faveurs d'autrefois. Deux fils de Brutus entrèrent dans le complot. Un esclave surprit leurs paroles, attendit d'avoir la preuve, et prévint les consuls. Les conjurés furent pris. Le jour du jugement, Brutus siégeait comme consul. Il ne détourna pas la loi : ses fils furent condamnés avec les autres, et il assista, immobile, à leur supplice.
Le roi de Clusium
Tarquin n'avait pas renoncé. Il alla supplier le plus puissant roi d'Étrurie, Lars Porsenna de Clusium, de le rétablir sur son trône. Porsenna accepta et marcha sur Rome avec une armée immense. Jamais la ville n'avait eu si peur : on redoutait autant l'ennemi que la tentation de rouvrir les portes pour avoir la paix. Le sénat fit donc venir du blé, supprima des impôts, ménagea les plus pauvres. Riches et pauvres tinrent ensemble, unis par une seule chose : la haine du mot « roi ».
Seul sur le pont
Les Étrusques enlevèrent la colline du Janicule et coururent vers le pont de bois qui franchit le Tibre. S'ils le passaient, la ville était perdue. Un homme, Horatius Coclès, se planta à l'entrée du pont. Il ordonna aux autres de l'abattre derrière lui à coups de hache. D'abord aidé de deux compagnons, il tint seul à la fin, sous une grêle de javelots. Quand le pont s'écroula, il pria le dieu du fleuve, sauta tout armé dans l'eau et regagna la rive à la nage.
La main dans le feu
Le siège devint un blocus, et la faim s'installa. Un jeune Romain, Caius Mucius, demanda au sénat la permission d'aller tuer Porsenna. Il se glissa dans le camp, mais le jour de la paie, il confondit le roi avec son secrétaire et frappa le mauvais homme. Traîné devant Porsenna qui le menaçait du feu, il avança de lui-même sa main droite au-dessus d'un brasier et la laissa brûler sans un cri, les yeux dans ceux du roi.
Clélie traverse le Tibre
Ébranlé, Porsenna proposa la paix. Il renonça à ramener les rois, mais exigea des otages. Parmi eux, une jeune fille, Clélie. Le camp étrusque était près du fleuve : elle trompa les gardes, entraîna ses compagnes et traversa le Tibre à la nage sous les flèches, sans qu'aucune fût blessée. Le roi réclama son otage ; Rome la rendit, car un traité est un traité. Alors Porsenna la loua, lui laissa choisir des otages à emmener, et la renvoya libre. Rome lui éleva une statue équestre.
Les fiches de ce récit
- BrutusFondateur de la République
- Tarquin le SuperbeLe dernier roi de Rome
- Sextus TarquinLe fils de roi par qui tout bascule
- LucrèceNoble dame dont le drame fait tomber les rois
- La chute de la royautéRome devient une République
- La LibertasLa liberté du citoyen faite déesse
- La PietasLe devoir sacré envers dieux, patrie et famille
- PorsennaRoi étrusque de Clusium
- Horatius CoclèsLe héros qui défendit le pont seul
- Mucius ScaevolaCelui qui mit sa main au feu
- ClélieL'otage qui traversa le Tibre
Sources
- Tite-Live, Histoire romaine, livre I
- Tite-Live, Histoire romaine, livre II
- Plutarque, Vie de Publicola
- Ovide, Fastes, II
Mythologie romaine — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.