Récit · Chine
La guerre de Zhuolu
Sima Qian, Shiji, « Annales des cinq empereurs » ; Shanhaijing, « Dahuang bei jing »
La guerre de Zhuolu dit que l'ordre ne naît pas de l'écrasement du vaincu : l'Empereur Jaune ne fonde rien tant qu'il combat, et tout dès qu'il rassemble — au point que la Chine finira par honorer comme un dieu le rebelle qu'elle avait abattu.
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Quand l'ordre ancien s'épuise
Longtemps, les descendants de Shennong, le Laboureur divin, avaient veillé sur le monde. C'est lui qui avait donné aux humains la charrue, les semailles et les remèdes, et son ordre paisible avait duré des générations. Mais avec le temps, cet ordre s'affaiblit. Les chefs des différents pays cessèrent d'obéir, se querellèrent et s'attaquèrent entre eux. Personne n'arrêtait plus personne. Le monde n'était pas encore en guerre : il était simplement sans maître, et cela suffit pour que tout commence.
Banquan, la bataille des frères
Yandi, l'Empereur du Feu, régnait sur le Sud, la couleur rouge et la chaleur de l'été. Face à lui grandit Huangdi, l'Empereur Jaune, souverain du Centre. Leurs domaines s'agrandirent jusqu'à se toucher, puis à se heurter. La rencontre eut lieu dans la plaine de Banquan, en trois grandes batailles. Huangdi l'emporta. Mais il ne détruisit pas le vaincu : les deux peuples se mêlèrent et n'en firent plus qu'un. C'est pourquoi les Chinois se disent « descendants de Yan et de Huang ».
Le rebelle aux armes de bronze
Un autre pouvoir, pourtant, ne s'inclina pas. Il s'appelait Chiyou. On le décrit comme un guerrier prodigieux, la tête dure comme le bronze, le front de fer, des cornes au sommet du crâne. Il avait de nombreux frères, tous invincibles, et c'est lui, dit-on, qui a forgé les premières armes de métal : lances, haches et hallebardes. Sûr de sa force, Chiyou refusa d'obéir à l'Empereur Jaune et leva ses troupes. La guerre, cette fois, serait sans mesure.
La plaine de Zhuolu
Les deux armées se rejoignirent dans la plaine de Zhuolu. Ce fut la plus grande bataille des temps anciens, celle dont on parlerait pendant des milliers d'années. D'un côté, les guerriers de bronze de Chiyou. De l'autre, l'Empereur Jaune, ses hommes et, dit-on, des bêtes sauvages qui combattaient à ses côtés : ours, tigres et panthères. Le combat commença, et l'on comprit vite qu'il ne se gagnerait pas seulement à la force des bras.
Trois jours de brouillard
Chiyou fit alors lever un brouillard épais qui recouvrit toute la plaine. Les soldats de l'Empereur Jaune ne voyaient plus rien : ils tournaient en rond, se perdaient, ne savaient plus où était l'ennemi ni où était leur camp. Trois jours durant, la brume les égara. Mais Huangdi fit construire un char étrange, surmonté d'une figure dont le bras montrait toujours le Sud, quoi qu'il arrive. Grâce à lui, l'armée retrouva sa direction et sortit du brouillard.
Le tambour fait de la peau de Kui
Il restait à rendre courage aux soldats. Au milieu de la mer de l'Est vivait une bête étrange, Kui : elle ressemblait à un bœuf d'un bleu profond, elle n'avait qu'une seule patte, et sa voix grondait comme le tonnerre. L'Empereur Jaune la captura et tendit sa peau sur un cadre pour en faire un immense tambour. Quand on le frappait, le roulement s'entendait à cinq cents lieues à la ronde. Les ennemis tremblèrent, et les soldats de Huangdi retrouvèrent d'un coup toute leur ardeur.
Le dragon ailé et la sécheresse
Chiyou n'avait pas dit son dernier mot : il appela à lui le vent et la pluie, et une tempête énorme s'abattit sur la plaine. L'Empereur Jaune envoya alors Yinglong, le dragon ailé, maître des eaux, qui retint les flots pour en priver l'ennemi. Puis vint à son secours une déesse de la sécheresse, dont la seule présence dissipa la pluie et le vent. Le ciel se dégagea. Chiyou, qui commandait aux nuages, se retrouva seul sous un ciel vide.
La chute de Chiyou, et l'honneur rendu
Privé de son brouillard, de sa tempête et de la peur qu'il inspirait, Chiyou fut enfin vaincu à Zhuolu. Le rebelle tomba. On pourrait croire que son nom disparaîtrait avec lui, mais c'est le contraire qui arriva. Sa force était si grande que la mémoire chinoise refuse de l'oublier. On finit par l'honorer comme un dieu de la guerre, et des empereurs, bien plus tard, lui rendirent hommage avant de partir au combat.
Le géant qui danse sans tête
Tout le monde ne s'inclina pas. Un géant nommé Xingtian disputait encore le pouvoir suprême à l'Empereur Jaune. Le combat fut terrible, et le géant perdit : sa tête fut enfouie au flanc d'une montagne. Mais Xingtian ne s'arrêta pas là. Ses deux mamelons devinrent ses yeux, son nombril devint sa bouche, et le voilà debout de nouveau, la hache dans une main, le bouclier dans l'autre, dansant face au ciel comme s'il n'avait rien perdu.
Ce que la victoire laisse au monde
La guerre finie, le règne commença, et c'est là que l'Empereur Jaune devint vraiment grand. Autour de lui, on inventa. Son ministre Cangjie observa les traces des oiseaux sur le sol et créa les premiers caractères de l'écriture. Son épouse Leizu déroula le fil d'un cocon tombé dans sa tasse et apprit aux femmes l'art de la soie. D'autres inventèrent le calendrier, la musique, la médecine. La guerre avait uni les peuples ; la paix leur donna de quoi vivre ensemble.
Les fiches de ce récit
- ShennongLe Laboureur divin, père de l'agriculture et de la médecine
- YandiL'Empereur du Feu, souverain du Sud et de l'été
- ChiyouLe rebelle aux armes de bronze
- La bataille de ZhuoluL'affrontement fondateur de l'Empereur Jaune et de Chiyou
- HuangdiL'Empereur Jaune, souverain civilisateur du Centre
- KuiLa bête à une seule patte, tambour du tonnerre
- YinglongLe dragon ailé, maître des eaux et de la pluie
- XingtianLe géant décapité qui combat encore
- CangjieL'inventeur des caractères de l'écriture
- LeizuL'inventrice de la soie
Sources
- Sima Qian, Shiji (Mémoires historiques), « Annales des cinq empereurs »
- Shanhaijing (Classique des monts et des mers), « Dahuang bei jing » et « Dahuang dong jing »
- Guoyu (Discours des royaumes)
Mythologie chinoise — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.