Récit · Japon
Ōkuninushi et la cession du pays
Kojiki, livre I
Le Kojiki fait du dernier des frères, celui qui porte le sac et qui soigne un lièvre, le bâtisseur du pays tout entier, puis lui demande de le rendre : ce que l'on a construit avec soin, on peut aussi savoir le céder sans le perdre.
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Le cadet qui portait le sac
Ōnamuji avait quatre-vingts frères, et il était le dernier de tous. Un jour, les quatre-vingts décidèrent de partir au pays d'Inaba : ils voulaient tous épouser la princesse Yagami. Ils s'en allèrent ensemble et chargèrent le cadet de porter leur sac. Il marchait loin derrière eux, courbé sous le poids, pendant qu'ils riaient devant. Personne ne le regardait. C'était pourtant cette route-là qui allait faire de lui le maître du pays.
Le lièvre du cap de Keta
Au cap de Keta, les frères trouvèrent un lièvre sans poils, couché et gémissant. Ils lui conseillèrent en riant de se baigner dans l'eau salée puis de sécher au vent sur la montagne. Le lièvre obéit, et sa peau se craquela de douleur. Ōnamuji arriva le dernier. Il s'arrêta, écouta, puis lui dit d'aller se laver à l'eau douce de la rivière et de se rouler dans le pollen des roseaux. Le lièvre guérit et retrouva sa fourrure.
Deux morts et deux retours
La princesse Yagami répondit aux quatre-vingts qu'elle ne les épouserait pas : c'était le cadet qu'elle voulait. Furieux, les frères décidèrent de le tuer. Ils lui demandèrent d'attraper un sanglier rouge en bas de la montagne, puis firent rouler un rocher chauffé à blanc : Ōnamuji le reçut et mourut. Sa mère monta au ciel implorer un grand kami, qui envoya deux déesses coquillages pour le ranimer. Il revint à la vie. Les frères le tuèrent encore, et il revint encore.
La descente au pays des racines
Poursuivi jusque-là par ses frères, Ōnamuji reçut un conseil : qu'il descende au pays des racines, tout en bas, là où régnait Susanoo. Ce grand dieu saurait le conseiller. Le jeune kami s'enfonça sous la terre et arriva au palais du dieu des tempêtes. Ce fut la fille de la maison, Suseri-hime, qui sortit la première. Ils se regardèrent, et se marièrent aussitôt. Elle rentra annoncer à son père qu'un très beau kami était arrivé. Susanoo sortit, le regarda, et sourit d'un drôle de sourire.
Les épreuves de Susanoo
Dans la chambre des serpents, Suseri-hime glissa à son mari une écharpe : trois moulinets, et les serpents s'apaisèrent. La nuit suivante, une autre écharpe écarta les guêpes et les mille-pattes. Susanoo tira alors une flèche au milieu d'une plaine et l'envoya la chercher, puis mit le feu tout autour. Une souris apparut et souffla : « Dedans c'est creux, dehors c'est étroit. » Ōnamuji frappa du pied, tomba dans le trou, et le feu passa au-dessus de lui.
La fuite et le nom
Pendant que Susanoo dormait, Ōnamuji noua les cheveux du grand dieu aux poutres de la maison, bloqua la porte avec un rocher énorme, chargea son épouse sur son dos et s'enfuit en emportant l'épée, l'arc et la cithare céleste. La cithare heurta un arbre : la terre résonna, Susanoo se réveilla. Le temps qu'il démêle ses cheveux, les fuyards étaient loin. Alors, du haut du col, il cria non pas une malédiction mais un ordre : « Deviens le maître du grand pays ! »
Bâtir le pays à deux
Devenu Ōkuninushi, il chassa ses quatre-vingts frères et commença à faire le pays. Un jour, sur le cap de Miho, une minuscule barque aborda. Dedans se tenait un kami pas plus grand qu'un pouce, vêtu de peaux d'oiseau. Personne ne savait qui il était. Ce fut un épouvantail des champs, qui ne marchait pas mais qui savait tout, qui donna enfin son nom : Sukunabikona. Les deux kami devinrent frères. Ensemble, le géant et le tout petit achevèrent et affermirent le pays.
Les messagers du ciel
Du haut du ciel, Amaterasu regarda ce pays devenu prospère et décida qu'il devait revenir à sa lignée. Elle envoya un premier messager : il se lia d'amitié avec Ōkuninushi et ne donna plus signe de vie pendant trois ans. On en envoya un second, Ame-no-Wakahiko, avec un arc céleste. Il épousa une fille du maître d'Izumo et se tut huit années. Une faisane vint lui demander des comptes : il l'abattit. La flèche remonta au ciel, puis retomba et le frappa.
L'épée plantée dans la vague
Le ciel envoya enfin Takemikazuchi. Il descendit sur la petite plage d'Inasa, planta son épée la pointe en l'air sur la crête d'une vague et s'assit dessus, jambes croisées. Puis il posa la question. Ōkuninushi ne répondit pas seul : il renvoya la décision à ses fils. Kotoshironushi, qu'on alla chercher à la pêche, accepta aussitôt, renversa sa barque du pied et disparut. Takeminakata, lui, voulut lutter. Sa main fut broyée comme un roseau, et il s'enfuit jusqu'au lac de Suwa.
Le grand sanctuaire d'Izumo
Les envoyés revinrent vers Ōkuninushi. Ses deux fils avaient parlé : que disait-il ? Il répondit qu'il ne les contredirait pas et qu'il rendait le pays. Il demanda une seule chose : qu'on lui bâtisse une demeure dont les piliers s'enfoncent jusqu'au roc et dont les poutres montent jusqu'au ciel. On la construisit au bord de la mer d'Izumo, et l'on y alluma un feu neuf pour le premier banquet. Le maître de la terre s'effaça. C'est ce qu'on appelle le kuni-yuzuri, la cession du pays.
Les fiches de ce récit
- ŌkuninushiLe maître du pays d'Izumo
- Yagami-himeLa princesse d'Inaba courtisée par tous
- Le lièvre d'InabaLe lièvre écorché du cap de Keta
- Le Ne-no-kuniLe pays des racines où règne Susanoo
- SusanooLe dieu des tempêtes
- Suseri-himeLa fille de Susanoo, épouse d'Ōkuninushi
- SukunabikonaLe tout petit kami bâtisseur et guérisseur
- Ame-no-WakahikoLe messager céleste qui ne revint pas
- TakemikazuchiLe dieu du tonnerre et de l'épée
- KotoshironushiLe fils d'Ōkuninushi qui accepta
- TakeminakataLe fils qui voulut lutter
- La cession du paysLe kuni-yuzuri
- Izumo-taishaLe grand sanctuaire d'Izumo
Sources
- Kojiki (712), livre I, sect. XXI (trad. Chamberlain)
- Kojiki (712), livre I, sect. XXIII (trad. Chamberlain)
- Kojiki (712), livre I, sect. XXXII (trad. Chamberlain)
- Nihon Shoki (720)
Mythologie japonaise — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.