Récit · Islande
Le Livre de la colonisation
Landnámabók (Livre de la colonisation) et Ari Þorgilsson, Íslendingabók (v. 1125)
Le Livre de la colonisation raconte un peuple qui a quitté les rois : arrivé sur une île vide, il se donne d'abord une loi, puis, le jour où la foi le divise, préfère obéir à un seul droit plutôt que de se faire la guerre.
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Trois corbeaux et un nom
Avant les Norrois, quelques moines irlandais vivaient déjà sur l'île ; ils repartirent quand arrivèrent des gens qui n'étaient pas chrétiens. Puis des marins la trouvèrent par hasard. Le premier l'appela Terre-de-Neige. Un autre en fit le tour et lui donna son propre nom. Le troisième, Flóki, emporta trois corbeaux pour se guider, et le dernier fila droit vers la côte. Mais l'hiver tua ses bêtes, et Flóki, voyant un fjord plein de glace, la nomma Ísland, la terre de glace.
Les piliers jetés à la mer
Ingólfur Arnarson dut quitter la Norvège après une querelle qui avait fait des morts. Il partit avec son frère juré Hjörleifur, sa famille et ses gens. En vue de la côte, il jeta par-dessus bord les deux piliers de son siège d'honneur et jura de s'établir là où la mer les porterait. Ses hommes mirent trois ans à les retrouver. Ils échouèrent dans une baie que la vapeur des sources chaudes couvrait de fumée : Ingólfur y bâtit sa ferme et l'appela Reykjavík.
Un navire bâti dans la forêt
Toutes les familles ne venaient pas de Norvège. Unnur la Très-Sage vivait en Écosse : fille d'un chef, veuve d'un roi, mère d'un roi. Quand son fils tomba dans une bataille, elle comprit qu'il fallait partir. Elle fit construire un navire en secret, au milieu d'une forêt, y embarqua les siens et prit la mer. Elle s'arrêta aux Orcades et aux Féroé pour marier ses petites-filles, puis gagna l'Islande. Personne, dit le livre, n'avait vu une femme s'échapper ainsi avec tant de monde et tant de biens.
Ceux qui gardaient déjà l'île
On disait pourtant que l'île n'était pas vide. Un roi du Danemark voulut savoir si l'on pouvait la conquérir, et envoya un sorcier en éclaireur, changé en baleine. À l'est, un dragon sortit d'une vallée avec des serpents. Au nord, un oiseau immense couvrit le ciel de sa suite. À l'ouest, un taureau entra dans la mer en beuglant. Au sud, un géant de pierre descendit, une barre de fer à la main. Le sorcier rentra dire qu'il n'y avait rien à tenter.
Une plaine pour tenir conseil
Vers 930, l'île était presque entièrement prise. Restait à décider comment vivre ensemble, car personne ne voulait de roi. Les chefs envoyèrent un homme, Úlfljótur, étudier trois ans les lois de Norvège, tandis que son parent Grímur parcourait le pays pour trouver un lieu de réunion. Il choisit une plaine entre des falaises, un terrain confisqué à un meurtrier et devenu bien commun. On l'appela Þingvellir. Chaque été, tout le pays viendrait y juger, décider et se raconter.
Deux lois dans un même pays
Soixante-dix ans plus tard, le pays faillit se briser. Le roi de Norvège voulait que les Islandais deviennent chrétiens : il envoya des missionnaires, retint des otages et ferma ses ports. Certains se firent baptiser, d'autres tinrent à leurs dieux. À l'assemblée, les deux camps se déclarèrent l'un l'autre hors de leur loi, c'est-à-dire qu'ils cessaient d'être un même peuple. Chacun se choisit son diseur de loi. Les armes n'étaient pas loin.
Un jour et une nuit sous le manteau
Þorgeir accepta, à condition que chacun promette d'obéir. Puis il s'étendit dans sa tente, tira son manteau sur sa tête et resta ainsi tout un jour et toute une nuit, sans parler à personne. Le lendemain matin, il monta au rocher de la Loi. Il dit d'abord que si l'on brisait la loi, on briserait aussi la paix, et qu'il fallait donc une seule loi pour tous. Puis il annonça sa décision : tous seraient baptisés. Les deux camps l'écoutèrent, et obéirent.
Le livre qui garde les noms
Deux cents ans plus tard, les Islandais firent une chose rare : ils écrivirent d'où ils venaient. Ari le Savant composa le Livre des Islandais, court et précis. Puis on rassembla le Livre de la colonisation, qui fait le tour de l'île ferme après ferme et nomme quatre cent trente-cinq colons, plus de trois mille personnes et quatorze cents lieux. C'est au même siècle que Snorri Sturluson mit par écrit les mythes du Nord. Un pays sans roi avait choisi de se souvenir par les livres.
Les fiches de ce récit
- Ingólfur ArnarsonLe premier colon, qui suivit ses piliers
- Unnur la Très-SageLa matriarche qui mena son navire en Islande
- Les landvættirLes quatre esprits gardiens de l'Islande
- ÞingvellirLa plaine du grand conseil d'Islande
- Þorgeir de LjósavatnLe diseur de loi qui choisit sous son manteau
- Snorri SturlusonLe savant qui sauva les mythes du Nord
Sources
- Landnámabók (Livre de la colonisation)
- Ari Þorgilsson, Íslendingabók (Livre des Islandais, v. 1125)
- Snorri Sturluson, Heimskringla, Óláfs saga Tryggvasonar (épisode des landvættir)
- Wikipédia — Settlement of Iceland
Folklore islandais — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.