Récit · Chine

L'archer et la Lune

Huainanzi, « Benjing xun » ; Shanhaijing ; Chuci

Le monde ne tient que par la juste mesure : Houyi le sauve en retranchant neuf soleils, mais le remède contre la mort, lui, ne se partage pas — et l'éternité gagnée sépare pour toujours ceux qui s'aiment.

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Dix frères dans l'arbre de l'aube

Tout à l'est du monde, au bord de la mer, poussait un mûrier géant : le Fusang. Dans ses branches vivaient dix soleils, dix frères qui avaient la forme d'oiseaux de feu. Chaque matin, leur mère, la déesse Xihe, en choisissait un. Elle le baignait dans les eaux claires pour le rendre éclatant, puis le menait en char à travers le ciel. Le soir venu, il rentrait se reposer, et un autre partirait le lendemain. Ainsi le monde recevait chaque jour juste ce qu'il lui fallait de lumière.

Le matin où tout se lève à la fois

Un matin, les dix frères n'attendirent plus leur tour. Ensemble, ils s'élancèrent dans le ciel. D'abord, tout brilla comme jamais. Puis la chaleur devint terrible. Les rivières s'asséchèrent, les récoltes noircirent, les forêts prirent feu. Les gens cherchèrent de l'ombre et n'en trouvèrent plus. Ce n'était pas un monstre qui menaçait le monde : c'était le soleil lui-même, en trop grand nombre. En bas, les humains levèrent les mains vers le ciel et supplièrent qu'on les sauve.

L'arc rouge du souverain d'Orient

Très haut, dans les cieux du levant, un dieu regardait la Terre brûler. C'était Dijun, le père des dix soleils. Il vit les humains souffrir et il ne détourna pas les yeux. Alors il appela un archer, le meilleur de tous : Houyi. Il lui remit un arc rouge et des flèches blanches, et l'envoya sur la Terre pour y remettre de l'ordre. Un père envoyait donc un homme corriger ses propres enfants. Ainsi commence la plus célèbre chasse du ciel chinois.

Neuf corbeaux d'or

Houyi était le plus grand archer de tous les temps. Il gravit une hauteur, planta ses pieds dans le sol et banda son arc rouge. La première flèche partit. Là-haut, un soleil s'éteignit et tomba ; sur le sol, on ramassa un corbeau d'or à trois pattes. Une deuxième flèche, une troisième. Neuf soleils quittèrent le ciel l'un après l'autre. Alors Houyi s'arrêta. Il laissa le dixième briller, car sans lui rien ne pousserait. La chaleur retomba, et le monde respira.

Les fléaux du monde brûlé

Mais la sécheresse avait réveillé d'autres dangers. Des bêtes énormes rôdaient sur les terres desséchées et s'en prenaient aux humains. Houyi ne rangea pas son arc. Il traversa le pays d'un bout à l'autre pour les affronter. Dans les plaines, au bord des lacs, au fond des grands bois, il abattit l'un après l'autre les monstres qui terrorisaient les villages. Quand il eut fini, la Terre fut enfin rendue aux hommes. Houyi était devenu le héros qui avait sauvé le monde deux fois.

La flèche et le Comte du Fleuve

Un dieu, pourtant, n'aimait pas Houyi. C'était Hebo, le Comte du Fleuve, maître des eaux du fleuve Jaune. On le représente avec un visage d'homme et un corps de poisson, sur un char tiré par deux dragons. Quand son fleuve enflait, Hebo se croyait le plus grand du monde et laissait ses eaux noyer les gens. Houyi banda de nouveau son arc et le blessa d'une flèche. Le dieu du fleuve apprit ce jour-là qu'aucune puissance n'a tous les droits.

La Reine Mère au sommet du Kunlun

Pour le récompenser, Houyi entreprit un long voyage vers l'ouest. Là-bas se dressait le mont Kunlun, une montagne si haute qu'elle touchait presque le Ciel. À son sommet vivait la Reine Mère d'Occident, dans un palais de jade entouré de vergers merveilleux. C'était elle qui gardait le secret de l'immortalité. Elle accueillit l'archer et lui offrit un élixir précieux : celui qui le boirait ne mourrait jamais. Houyi rapporta le flacon chez lui et le confia à sa femme, Chang'e.

Chang'e s'envole

Un jour que Houyi était parti loin, un homme mal intentionné entra dans la maison pour voler l'élixir. Chang'e comprit qu'elle ne pourrait pas le retenir. Alors, pour que le flacon ne tombe pas entre ses mains, elle le but d'un seul trait. Aussitôt son corps devint léger, si léger qu'il quitta le sol. Chang'e s'éleva, monta au-dessus des toits, au-dessus des arbres, et le vent l'emporta. Elle ne s'arrêta qu'en atteignant la Lune.

Le lièvre de jade et la pleine Lune

Chang'e n'était pourtant pas tout à fait seule là-haut. Un petit lièvre blanc vivait avec elle, le Lièvre de Jade. Dans un mortier, il pilait sans fin les herbes de l'élixir de longue vie. En Chine, on croit encore voir sa silhouette sur la pleine Lune. Chaque automne, quand la Lune est la plus ronde, les familles se réunissent dehors, partagent des gâteaux ronds et lèvent les yeux. La déesse est loin, mais tout le monde regarde la même lumière.

Les fiches de ce récit

Sources

Mythologie chinoise — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.

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