Récit · Rome

Camille et les Gaulois

Tite-Live, Histoire romaine, V

Rome se croit invincible après dix ans de siège victorieux ; il suffit d'un avertissement méprisé et d'un exil injuste pour qu'elle soit prise en un jour — et elle ne se relève pas en payant, mais en rappelant l'homme qu'elle avait chassé et en rebâtissant sur ses propres cendres.

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Véies, la rivale

À quelques heures de marche au nord de Rome se dressait Véies, une riche cité étrusque. Depuis des générations, les deux villes se disputaient le fleuve et les terres. Cette fois, la guerre ne s'arrêterait qu'à la ruine de l'une des deux. Les Romains mirent le siège devant Véies et, pour la première fois, restèrent sous les armes pendant l'hiver. Le siège dura, dura, et devint une affaire de dix années. On y inventa la solde du soldat, et l'on y perdit patience.

Dix ans, puis un souterrain

Un prodige inquiéta tout le monde : le lac d'Albe montait sans pluie ni raison. Un vieux devin de Véies laissa échapper que Rome ne prendrait la ville que lorsque ces eaux auraient été écoulées. On l'enleva, on l'interrogea, on creusa les canaux. Puis Rome nomma dictateur Marcus Furius Camillus. Il rétablit la discipline, fit creuser une longue galerie sous la citadelle par six équipes qui se relayaient jour et nuit, attaqua de tous les côtés à la fois, et Véies tomba en un jour.

Junon quitte Véies

Avant l'assaut, Camille avait prié à voix haute. Il avait promis à Apollon le dixième du butin, et s'était adressé à Junon Reine, qui habitait la citadelle de Véies : suis-nous, lui avait-il dit, viens dans notre ville, qui sera bientôt la tienne et te recevra dans un temple digne de toi. La ville prise, de jeunes gens lavés et vêtus de blanc entrèrent au sanctuaire. L'un d'eux demanda : veux-tu venir à Rome, Junon ? Et l'on jura que la statue avait fait signe que oui.

Le maître d'école de Faléries

Camille assiégea ensuite Faléries. Dans cette ville, un même maître instruisait et gardait les fils des principaux citoyens. Il avait l'habitude de les mener jouer hors des murs. Un jour, il poussa la promenade jusqu'au camp romain et conduisit les enfants droit à la tente du général : je vous livre Faléries, dit-il. Camille refusa, le fit dépouiller et lier les mains derrière le dos, donna des baguettes aux élèves et le renvoya ainsi dans sa ville. Faléries, stupéfaite, demanda la paix d'une seule voix.

La voix qu'on n'écouta pas

Cette même année, un homme du peuple, Marcus Caedicius, vint dire aux magistrats une chose étrange : dans le silence de la nuit, rue Neuve, il avait entendu une voix plus forte qu'une voix humaine, qui ordonnait d'annoncer l'approche des Gaulois. On ne l'écouta pas : il était pauvre, et ce peuple était si lointain qu'on le connaissait à peine. Au même moment, Camille fut traîné en justice à propos du butin de Véies. Plutôt que d'être jugé, il partit en exil.

La déroute de l'Allia

Les Gaulois descendirent sur l'Italie. Rome envoya son armée les attendre au bord d'une petite rivière, l'Allia. Tout fut bâclé : pas de terrain choisi, pas de retranchement, pas d'auspices pris. Brennus, qui commandait les Gaulois, devina où étaient les réserves romaines et frappa là. Au premier cri de guerre, presque toute l'armée s'enfuit sans avoir combattu. Beaucoup se noyèrent dans le Tibre ; les autres coururent se réfugier dans Véies et n'envoyèrent à Rome ni renfort ni même un messager.

Rome ouverte

Rome apprit le désastre sans avoir vu revenir un seul soldat. On décida de ne défendre que le Capitole. Les jeunes gens y montèrent avec des vivres ; la foule s'en alla par le Janicule. Les vestales choisirent ce qu'elles pouvaient emporter du culte et enterrèrent le reste ; un plébéien, Lucius Albinius, fit descendre sa femme et ses enfants de son chariot pour les y faire monter. Les vieux sénateurs, eux, restèrent. Ils revêtirent leur robe des grands jours et s'assirent devant leurs maisons.

Les oies veillent

Rome fut pillée, brûlée, et il ne resta que le Capitole. Le siège s'installa. Une nuit, les Gaulois repérèrent un passage dans la roche et grimpèrent en file, en se hissant les uns les autres, dans un silence si parfait qu'ils trompèrent les sentinelles et même les chiens. Mais dans l'enceinte vivaient les oies consacrées à Junon, que la famine n'avait pas fait manger. Elles crièrent et battirent des ailes. Marcus Manlius s'éveilla, courut au rempart et renversa le premier assaillant.

Malheur aux vaincus

La faim frappa les deux camps, et la maladie s'installa chez les Gaulois. On finit par traiter : mille livres d'or contre le départ. Au moment de peser, les Romains protestèrent que les poids apportés étaient faux. Alors Brennus tira son épée et la jeta dans la balance, en lançant deux mots que Rome n'oublierait jamais : « Malheur aux vaincus ! » L'or manquait au trésor : ce furent les femmes de Rome qui avaient donné le leur pour qu'on ne touche pas à celui des dieux.

Le fer et non l'or

L'or n'était pas encore tout pesé quand Camille arriva. Rappelé et nommé dictateur, il ordonna aux Romains de remporter leur or et aux Gaulois de se préparer au combat : un traité conclu sans lui ne valait rien. C'est par le fer, dit-il, et non par l'or, qu'on reprend une patrie. Il les battit deux fois. Puis, quand les Romains voulurent quitter leurs ruines pour s'installer à Véies, il les retint. Un mot de centurion emporta tout : plantons l'enseigne, nous ne serons nulle part mieux qu'ici.

Les fiches de ce récit

Sources

Mythologie romaine — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.

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