Récit · Monde nordique

Le voyage de Thor à Útgardr

Snorri Sturluson, Edda en prose, Gylfaginning 44-47

Le voyage à Útgardr dit que ce que l'on croit voir n'est presque jamais ce qui est : on peut être humilié par une illusion et avoir accompli, sans le savoir, des exploits qui font trembler les géants.

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Les boucs du soir

Thor et Loki partirent vers l'est. Le soir, ils s'arrêtèrent dans une ferme pauvre. Pour que tout le monde mange, Thor abattit ses deux boucs, les fit cuire et invita les paysans à partager son repas. Il ne posa qu'une règle : jeter les os sur les peaux, sans en briser aucun. Car au matin, il lui suffisait de tendre son marteau sur les peaux pour que les boucs se relèvent, vivants.

Deux enfants pour compagnons

Or le fils des paysans, Þjálfi, ne résista pas : il fendit un os pour en manger la moelle. Au matin, quand Thor bénit les peaux, l'un des boucs se releva en boitant. Le dieu serra son marteau et toute la maison trembla de peur. Mais sa colère retomba, et il demanda réparation : les paysans lui donnèrent leurs deux enfants, Þjálfi et sa sœur Röskva. Ils ne quittèrent plus jamais le dieu.

La nuit dans le gant

Ils laissèrent les boucs à la ferme et marchèrent vers le pays des géants. Une nuit, au cœur d'une forêt immense, ils trouvèrent une salle étrange, très large et ouverte d'un côté, et s'y couchèrent. Mais la terre trembla et un grondement énorme les empêcha de dormir ; ils se réfugièrent dans une petite pièce sur le côté. Au matin, ils comprirent : ils avaient dormi dans le gant d'un géant endormi.

Skrýmir le géant

Le géant s'éveilla, se présenta sous le nom de Skrýmir et voulut faire route avec eux. Le soir, il leur jeta sa besace, mais nul ne put défaire le nœud. Humilié et affamé, Thor frappa trois fois le dormeur de son marteau, de toutes ses forces. Chaque fois, Skrýmir ouvrait un œil et demandait si une feuille, un gland ou une brindille ne lui était pas tombé dessus. Puis il leur montra la route d'Útgardr.

Le château sans porte

À midi, ils virent la forteresse : si haute qu'il fallait renverser la tête pour en apercevoir le sommet. La grille était close, mais les barreaux étaient si écartés qu'ils passèrent entre eux. Dans la grande salle, des géants énormes buvaient sur deux longs bancs, et le roi Útgarða-Loki les regarda de haut. Personne n'est reçu ici, dit-il, sans savoir faire une chose mieux que tout le monde. Ils relevèrent le défi.

Le feu et la pensée

Loki parla le premier : personne, dit-il, ne mange plus vite que lui. On apporta une longue auge de viande et on lui opposa un géant nommé Logi. Ils partirent chacun d'un bout et se rejoignirent au milieu ; mais Loki n'avait laissé que les os, tandis que Logi avait dévoré la viande, les os et l'auge avec. Puis Þjálfi courut trois courses contre un garçon nommé Hugi, et trois fois il fut battu.

La corne et le chat

Vint le tour de Thor. On lui tendit une corne à boire : les bons buveurs la vident d'un trait. Il but trois fois, à s'en couper le souffle, et le niveau avait à peine baissé. Alors le roi lui proposa un jeu d'enfant : soulever son chat gris. Thor poussa de toutes ses forces et le chat arqua le dos ; il ne parvint à décoller qu'une seule patte du sol. Dans la salle, on riait.

La lutte contre Elli

Humilié, Thor réclama un adversaire à la lutte. Le roi répondit que personne ici ne lutterait contre un si petit homme, et appela sa vieille nourrice, Elli. Thor la saisit à bras-le-corps : plus il serrait, plus la vieille femme tenait bon. Puis elle se mit à peser sur lui, et il sentit ses pieds glisser. À la fin, Thor tomba sur un genou. On les sépara, et il s'assit sans un mot.

L'aveu du roi des illusions

Au matin, Útgarða-Loki les raccompagna hors du château, puis avoua tout. C'était lui, Skrýmir : les trois coups de marteau étaient tombés sur une montagne, qu'ils avaient creusée de trois vallées. Loki avait mangé contre le feu, Þjálfi couru contre la pensée. La corne plongeait dans la mer, et Thor en avait fait baisser le niveau. Le chat gris était le serpent du monde. Et la vieille femme était la Vieillesse, que nul ne vainc.

Les fiches de ce récit

Sources

Mythologie nordique — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.

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