Récit · Chine

Yu le Grand et le Déluge

Shujing (Classique des documents), « Yugong » ; Sima Qian, Shiji, « Annales des Xia »

Le Déluge chinois ne se gagne pas de force : là où le père dresse des digues et échoue, le fils ouvre des chemins et réussit — et la Chine y reconnaît le geste même du bon gouvernement, qui accompagne au lieu de contraindre.

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Le monde sous les eaux

Il y a très longtemps, les eaux montèrent et ne redescendirent plus. Le fleuve Jaune sortit de son lit, roula sa terre couleur d'or par-dessus les champs et emporta tout. Les villages disparurent. Les gens fuirent sur les collines, s'installèrent dans les arbres, mangeaient ce qu'ils trouvaient. Le fleuve qui les nourrissait était devenu leur malheur. Personne ne savait comment arrêter cela. On levait les yeux vers le Ciel et l'on attendait qu'un homme se lève.

L'homme que le Ciel désigne

Bien avant le Déluge, un souverain nommé Zhuanxu avait déjà remis de l'ordre dans le monde. Petit-fils de l'Empereur Jaune, calme et grave, il avait séparé nettement le Ciel de la Terre pour que chacun reste à sa place. Il régnait sur le Nord, la couleur sombre et l'eau. De sa lignée descendait l'homme qui allait devoir affronter les flots : Gun. Comme son ancêtre, il croirait qu'il suffisait de tracer une frontière pour que le désordre s'arrête.

Le vol de la terre-qui-croît

Gun chercha une arme contre les eaux, et il la trouva au Ciel. Là-haut existait une matière prodigieuse, le xirang, la terre-qui-croît : une simple motte de limon qui grandissait toute seule, sans jamais s'épuiser. Jetée dans un fleuve, elle gonflait et devenait une digue. Gun la déroba au souverain d'en haut, sans rien demander, et redescendit avec elle. Il tenait enfin de quoi barrer la route au Déluge. Mais il avait pris ce qu'on ne lui avait pas donné.

Neuf ans de digues

Gun se mit au travail. Partout où l'eau menaçait, il éleva des digues et des barrages avec sa terre magique. Les murs montaient, l'eau montait aussi. Il rehaussait, elle rehaussait. Neuf années passèrent ainsi, sans repos. Et chaque fois qu'une digue cédait, le flot retenu repartait plus fort qu'avant et emportait davantage. Au bout de neuf ans, le Déluge n'était pas vaincu : il était seulement retardé. Gun avait donné toutes ses forces, et le monde était toujours sous les eaux.

Le feu au bout de l'échec

Le Ciel, lui, n'avait pas oublié le vol. Il envoya Zhurong, le grand dieu du feu, qui régnait sur le Sud et chevauchait deux dragons. Sur la montagne des Plumes, Zhurong mit fin à l'entreprise de Gun. L'histoire pourrait s'arrêter là, sur une défaite. Mais un prodige arriva. Le corps de Gun ne se défit pas : trois années entières, il demeura intact, comme s'il attendait quelque chose. Quelque chose, en effet, était en train d'y grandir.

Ouvrir les montagnes

Yu reprit la tâche de son père, mais il commença par regarder l'eau. Il l'observa longuement, et il comprit : l'eau veut descendre, toujours, jusqu'à la mer. Alors, au lieu de la retenir, il lui ouvrit la route. Il perça les montagnes, dégagea les passages, creusa le lit des rivières, relia les cours d'eau entre eux. Ce n'était plus un combat, c'était un immense travail de terrassement. Peu à peu, le flot trouva son chemin et s'en alla.

Le dragon ailé trace le chemin

Yu n'était pas seul. Un dragon extraordinaire l'accompagnait : Yinglong, le dragon ailé, maître de la pluie et des eaux. Il volait devant lui en traînant sa longue queue sur le sol, et partout où elle passait, un sillon se creusait. Les hommes n'avaient plus qu'à suivre cette trace pour ouvrir le lit des fleuves. Une tortue, dit-on, marchait derrière, portant sur sa carapace un dessin sacré. Le monde entier semblait aider Yu à remettre les eaux en ordre.

Trois fois devant sa porte

Treize années, Yu travailla sans s'arrêter, par tous les temps, les mains usées et les pieds dans la boue. Pendant ce temps, sa maison l'attendait. On raconte qu'il passa trois fois devant sa propre porte sans entrer. La troisième fois, il entendit même son enfant pleurer à l'intérieur. Il s'arrêta un instant, puis repartit vers le chantier. Le pays entier avait besoin de lui, et l'eau, elle, ne s'arrête jamais de couler.

Les Neuf Provinces

Enfin, les eaux se retirèrent. Le fleuve Jaune coula de nouveau dans son lit et s'en alla vers la mer, comme il le devait. La boue redevint de la terre, les champs réapparurent, les gens redescendirent des collines et se remirent à semer. Yu parcourut alors tout le pays et le partagea en neuf grandes provinces, en notant pour chacune ses monts, ses rivières et ce qu'elle produisait. Le monde n'était plus seulement sauvé : il était mis en ordre.

Le trône, et la dynastie

Le souverain de l'époque s'appelait Shun. Voyant ce que Yu avait accompli, il ne laissa pas le trône à son propre fils : il le confia à Yu. Ainsi commença la dynastie des Xia, la première de l'histoire chinoise. Yu régna comme il avait travaillé, en écoutant avant d'agir. Depuis, quand les Chinois veulent dire ce qu'est un bon gouvernant, ils racontent l'histoire d'un homme couvert de boue qui n'a pas voulu entrer chez lui.

Les fiches de ce récit

Sources

Mythologie chinoise — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.

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