Récit · Monde nordique

Vers le Ragnarök

Edda poétique, Völuspá

Les dieux du Nord connaissent leur fin sans pouvoir l'empêcher : le vrai courage n'est pas d'échapper au destin, mais de l'affronter debout — et par-delà l'embrasement, la vie, patiemment cachée, sait toujours recommencer.

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Odin, celui qui sait

Odin, le père de toutes choses, régnait sur les dieux depuis son haut trône, d'où son regard embrassait tous les mondes. Il avait donné un œil pour boire à la source de la sagesse, et savait plus de choses que quiconque. Mais tout ce savoir lui pesait, car il connaissait l'avenir : il savait qu'un grand combat final viendrait, le Ragnarök, et que le loup Fenrir le dévorerait. C'est pourquoi Odin rassemblait sans cesse au Valhalla les guerriers morts au combat, non pour éviter le destin, mais pour l'affronter debout.

Loki, la faille

Parmi les dieux vivait Loki, un compagnon rusé dont le père était un géant. Il pouvait changer de forme à volonté et se montrait souvent utile : bien des trésors des dieux naquirent de ses ruses. Mais Loki n'était pas vraiment l'un des leurs, et ses farces devenaient peu à peu plus cruelles. Un jour, sa malice tournerait au crime, et il commettrait un acte si grave qu'il déchaînerait la colère de tous les dieux. Ce jour-là marquerait le vrai commencement de la fin.

Baldr le lumineux

Baldr était le fils d'Odin et de la déesse Frigg, si beau et si bon que sa seule présence apportait de la lumière et de la joie à tout Asgard. Tout le monde l'aimait profondément. Mais Baldr se mit à faire des rêves étranges qui annonçaient sa propre mort. Inquiète, sa mère Frigg fit alors promettre à toutes les choses du monde de ne jamais lui faire de mal. Une seule échappa à sa prudence : une petite plante appelée le gui, qu'elle trouva trop tendre et inoffensive pour y penser.

La mort de Baldr

Comme toutes choses avaient juré de ne pas blesser Baldr, les dieux s'amusaient à lui lancer pierres et flèches : rien ne l'atteignait. Mais Loki découvrit que le gui n'avait jamais fait cette promesse. Il en tailla une pointe et la glissa dans la main de Höd, le frère aveugle de Baldr, en guidant son bras. Le trait frappa, et Baldr tomba sans vie, devant tous les dieux muets de chagrin. On tenta de le racheter au royaume des morts, mais une seule créature refusa de le pleurer : c'était Loki déguisé. Baldr resta chez les morts.

Le châtiment de Loki

Après avoir causé la mort de Baldr, Loki comprit que les dieux ne lui pardonneraient pas. Il s'enfuit et se cacha, se changeant en saumon pour plonger dans une rivière. Mais les dieux, guidés par Odin, tissèrent un filet et finirent par l'attraper. Ils l'emmenèrent au fond d'une grotte et l'y attachèrent solidement. Au-dessus de son visage, ils fixèrent un serpent dont le venin tombait goutte à goutte. Sa fidèle épouse Sigyn resta près de lui, une coupe à la main, pour recueillir le poison — mais quand elle devait la vider, Loki tremblait de douleur.

Fenrir, le loup enchaîné

Fenrir était un loup né de Loki, mais il grandissait si vite qu'il devint bientôt immense, et sa force effrayait les dieux. Ils voulurent l'attacher, mais leurs plus grosses chaînes se brisaient comme de simples fils. Ils firent alors forger par les nains un lien magique, fin comme un ruban mais incassable. Méfiant, Fenrir n'accepta l'épreuve que si un dieu posait sa main dans sa gueule. Seul le brave Tyr osa le faire — et perdit sa main quand le loup se sentit piégé. Depuis, Fenrir attend, enchaîné, le jour où il pourra enfin se libérer.

Thor, rempart des dieux

Thor, le fils d'Odin, était le plus puissant des dieux et le plus proche des hommes. Roux, barbu, à la force immense, il parcourait le ciel sur un char tiré par deux boucs, et le fracas de ses roues était le tonnerre que l'on entend sur la terre. Armé de son marteau Mjöllnir, qui revenait toujours dans sa main, Thor était le grand protecteur des dieux et des humains contre les géants. Il savait, lui aussi, qu'un dernier combat l'attendait : au Ragnarök, il affronterait le serpent-monde Jörmungand, l'ennemi de toujours.

Vidar, le vengeur silencieux

Parmi les fils d'Odin se tenait Vidar, presque aussi fort que Thor, mais surtout connu pour son silence : il parlait rarement et agissait au bon moment. On racontait qu'il portait une chaussure très épaisse, faite de tous les petits bouts de cuir que les cordonniers rejettent depuis le début des temps. Cette chaussure lui servirait le jour du Ragnarök. Car il était écrit que, lorsque le loup Fenrir aurait dévoré Odin, ce serait Vidar, le dieu silencieux, qui s'avancerait pour venger son père.

Le Ragnarök

Le jour vint enfin. Un hiver sans fin recouvrit le monde, et tous les liens se rompirent : le loup Fenrir et le serpent Jörmungand se libérèrent, et Loki brisa ses chaînes. Heimdall souffla dans sa corne pour appeler les dieux au combat. Odin affronta Fenrir et fut dévoré, aussitôt vengé par son fils Vidar ; Thor terrassa le serpent mais tomba, empoisonné ; le géant de feu Surt embrasa les neuf mondes. Presque tous périrent ce jour-là, dieux comme ennemis, et la terre s'enfonça sous la mer.

Líf et Lífthrasir, la vie cachée

Quand le Ragnarök embrasa les neuf mondes, presque tous les êtres vivants disparurent. Mais deux humains, une femme nommée Líf et un homme nommé Lífthrasir, trouvèrent refuge dans un bois protecteur pendant que tout brûlait et sombrait. Cachés là, ils se nourrirent seulement de la rosée du matin et attendirent que la tempête passe. Lorsque la terre neuve remonta des flots, verte et paisible, ils sortirent de leur cachette. De ce couple naquirent de nouveaux enfants, puis des peuples entiers : grâce à eux, l'humanité recommença après la fin.

Le renouveau du monde

Après le grand embrasement, l'histoire ne s'arrêta pas. Une terre nouvelle remonta des flots, verte et fraîche, plus belle qu'avant. Sur ce monde recommencé, les rivières coulaient, l'aigle volait au-dessus des cascades, et le blé poussait dans les champs sans qu'on l'ait semé. Quelques dieux survivants se retrouvèrent dans l'herbe, où ils redécouvrirent même, oubliées là, les pièces d'or dont ils jouaient au matin du monde. Baldr, le dieu lumineux, revint du royaume des morts. Un nouveau soleil se leva, et tout recommença, plus doux, comme un matin après une longue nuit.

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Sources

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