Récit · Monde nordique

Autour de l'hydromel de poésie

Edda, Skáldskaparmál

La poésie ne se fabrique pas, elle s'arrache : née du sang du plus sage des êtres, cachée par les géants, il faut toute la ruse d'Odin pour la ramener aux dieux et aux hommes.

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Kvasir, la sagesse faite personne

Pour sceller la paix entre leurs deux familles, les Ases et les Vanes, tous les dieux crachèrent ensemble dans une même jarre. De cette salive mêlée surgit un être vivant : Kvasir. Il était si sage qu'aucune question ne le laissait jamais sans réponse. Loin de garder son savoir, il parcourut le monde pour enseigner et conseiller les hommes, partout bien accueilli. Mais sa sagesse même allait attirer la convoitise, et sa vie s'achever d'une bien étrange manière.

Le sang du sage et le miel

Les deux nains ne laissèrent pas se perdre le sang de Kvasir. Ils le mêlèrent à du miel, et de ce mélange naquit une boisson merveilleuse : l'hydromel de poésie. Celui qui en buvait recevait aussitôt le don des vers et devenait poète. Quand les dieux vinrent demander des nouvelles de Kvasir, les nains répondirent d'abord qu'il avait « étouffé sous sa propre science », faute d'auditeurs assez savants pour l'épuiser de questions. Le précieux breuvage, lui, allait bientôt changer de mains.

Le géant Suttung

Le géant Suttung, ayant reçu l'hydromel en réparation de la mort de ses parents, voulut le mettre à l'abri de tous les voleurs. Il l'emporta et le cacha tout au fond d'une montagne appelée Hnitbjörg. Là, dans la roche, il enferma les précieux tonneaux et en confia la garde à sa fille, Gunnlöd. Suttung se croyait à l'abri de tout : quel voleur pourrait jamais traverser la pierre ? Mais un dieu avide de sagesse avait déjà les yeux tournés vers son trésor.

Gunnlöd la gardienne

Seule dans la roche, Gunnlöd veillait sur les trois tonneaux magiques que son père lui avait confiés. Un jour, un voyageur parvint jusqu'à elle, glissé en secret par un trou percé dans la pierre : c'était Odin, venu par la ruse. Il resta trois nuits auprès de Gunnlöd, et, au terme de ces nuits, elle lui accorda le droit de boire trois gorgées de l'hydromel. Elle ne se doutait pas qu'en lui faisant confiance, elle allait, sans le vouloir, offrir la poésie au monde entier.

La ruse d'Odin

Alors Odin joua son tour. À chacune des trois gorgées permises, il vida d'un trait un tonneau entier : en trois traits, il avala tout l'hydromel. Puis il se changea en aigle et s'envola vers Asgard. Furieux, Suttung prit lui aussi la forme d'un aigle et le poursuivit dans le ciel. Mais Odin arriva le premier chez les dieux et recracha l'hydromel dans les coupes qu'ils lui tendaient. Ainsi, par la ruse et la patience, la boisson des poètes revint enfin aux Ases.

Bragi et le don des poètes

De retour à Asgard, Odin partagea l'hydromel : il en offrit aux dieux et aux hommes doués pour les vers. C'est ainsi que naquit le don de poésie parmi les humains. Dans Asgard, le dieu Bragi présidait à cet art : on disait que des runes magiques étaient gravées sur sa langue depuis sa naissance, et que nul ne savait mieux que lui composer un poème ou raconter une histoire. Aux banquets des dieux, c'était souvent lui qui accueillait les nouveaux venus par de beaux discours.

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