Récit · Islande

La Saga des gens d'Eyri

Eyrbyggja saga (Saga des gens d'Eyri), v. 1250

L'Eyrbyggja montre une société qui refuse d'avoir peur : quand ses morts deviennent insupportables, elle ne les affronte ni à l'épée ni par des sortilèges, elle les assigne devant un tribunal, les juge dans les formes et leur signifie de sortir.

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Le temple emporté sur un bateau

Un chef norvégien, Þórólfur Barbe-de-Mostur, servait le dieu Þórr. Quand il dut fuir son roi, il démonta son temple, emporta la terre du socle et les colonnes de son siège d'honneur, puis mit le cap sur l'Islande. En vue de la côte, il jeta les colonnes à l'eau : l'image de Þórr y était sculptée. Elles abordèrent sur une pointe qu'il nomma Þórsnes. Il y releva son temple, y fixa l'assemblée du district et déclara sainte la colline qui dominait sa ferme.

Snorri le goði

Son arrière-petit-fils s'appelait Snorri. Son père avait été tué avant sa naissance, et on ne trouvait rien de remarquable à l'enfant : il parlait peu, s'habillait mal, et son oncle le prenait pour un garçon sans avenir. À quinze ans, il partit commercer en Norvège et revint plus riche qu'on ne croyait. Il racheta Helgafell à son oncle, prit la charge de goði et devint le chef le plus habile du pays. Il ne frappait presque jamais le premier, et n'oubliait rien.

Þórólfur Pied-Bot

Dans la même presqu'île vivait un vieil homme insupportable, Þórólfur Pied-Bot. Il boitait d'une ancienne blessure, se querellait avec tout le monde et surtout avec son fils Arnkell. Un soir, revenu furieux d'une affaire perdue, il refusa de souper, s'assit dans son grand siège et n'en bougea plus. Au matin, il y était encore, mort, les yeux ouverts. Personne n'osa passer devant son visage. Arnkell entra par-derrière, lui ferma les yeux, et l'on perça le mur pour sortir le corps.

Celui qui ne restait pas couché

On l'enterra dans la vallée, sous un tas de pierres. Cela ne suffit pas. Les bœufs qui passaient près du tertre devenaient fous, les oiseaux qui s'y posaient tombaient morts. On retrouva le berger noirci et brisé. Bientôt on vit Þórólfur marcher la nuit, et la vallée se vida : les fermes furent abandonnées les unes après les autres. Arnkell finit par ouvrir la tombe, faire traîner son père par des bœufs jusqu'à un cap désert, et bâtir un mur autour de lui.

Le taureau Glæsir

Þórólfur recommença donc à marcher. Un fermier, Þóroddur, alla ouvrir la tombe : le mort était bleu et gros comme un bœuf. On le traîna sur la grève et on le brûla entièrement. Mais une vache lécha les pierres où avait été le bûcher. Elle mit bas un veau qui grandit trop vite et devint un magnifique taureau, Glæsir. Une vieille femme aveugle avertit qu'il fallait l'abattre. Þóroddur refusa. Le taureau le tua d'un coup de corne, puis disparut dans un marais.

La femme des Hébrides

Ailleurs sur la presqu'île, à Fróðá, la maîtresse de maison Þuríður aimait les belles choses. Un navire amena des Hébrides une femme d'âge mûr, Þórgunna, qui voyageait avec un coffre plein de draps brodés et de tentures anglaises comme on n'en avait jamais vu. Þuríður voulut les acheter ; Þórgunna refusa toujours. Un jour d'été, un nuage noir creva sur le pré et il plut du sang. Þórgunna, seule, sut ce que cela voulait dire : c'était pour elle.

La literie qu'on n'a pas brûlée

Le soir même, Þórgunna tomba malade. Elle demanda deux choses : être portée en terre à Skálholt, et que toute sa literie fût brûlée. Elle donna le reste sans compter. Quand elle fut morte, Þuríður sauva les draps des flammes ; son mari eut beau protester, elle ne céda que sur les couvertures. En chemin vers Skálholt, les porteurs furent mal reçus dans une ferme de la lande. Alors la morte se leva et leur prépara elle-même à manger. On les servit aussitôt.

Ceux qui revenaient s'asseoir au feu

À Fróðá, les prodiges commencèrent. Une lune pâle glissa chaque soir sur le mur, à l'envers du soleil. Un berger mourut, puis revint. Un vieil homme, Þórir Jambe-de-Bois, mourut à son tour et se mit à marcher. Une tête de phoque monta du plancher devant la literie brodée ; le fils de la maison l'y renfonça à coups de masse. Puis Þóroddur se noya avec ses hommes, et tous vinrent s'asseoir au feu de leur propre veillée, ruisselants, sans dire un mot.

Le tribunal de la porte

Au printemps, Kjartan alla demander conseil à Snorri le goði, à Helgafell. Snorri ne parla ni d'armes ni de sortilèges. Il fit d'abord brûler la literie brodée, puis tenir un tribunal devant la porte de la ferme, avec des juges, des témoins et les formules du droit. On assigna chaque mort par son nom, on l'accusa d'avoir hanté la maison sans permission, et on le condamna à partir. Chacun se leva à son tour, dit qu'il était resté tant qu'il l'avait pu, et sortit.

Les fiches de ce récit

Sources

Folklore islandais — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.

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