Récit · Égypte
La naissance du monde
Textes des Pyramides ; Textes des Sarcophages ; pierre de Chabaka
L'Égypte ne raconte pas une création mais plusieurs, sans jamais les opposer : partout un dieu seul arrache aux eaux une petite butte de terre, et ce premier matin doit être rejoué chaque jour pour que le monde tienne.
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L'océan d'avant le monde
Au commencement, il n'y avait rien à voir. Pas de terre, pas de ciel, pas de jour ni de nuit : rien qu'une eau noire, immense, immobile, qui n'avait ni fond ni rivage. Les Égyptiens l'appellent le Noun. Ce n'était pas le vide : c'était un désordre plein, où tout ce qui existerait dormait encore, sans nom et sans forme. Rien n'y bougeait. Mais quelque part, au fond de cette eau, quelque chose attendait de commencer.
La butte du premier matin
Puis, un jour, l'eau se souleva. Une petite butte de terre perça la surface, exactement comme les tertres que le Nil laisse apparaître quand la crue se retire. Ce fut la première terre du monde. Sur elle, pour la première fois, la lumière se posa. Longtemps après, à Héliopolis, les prêtres gardèrent dans leur temple une pierre dressée à ciel ouvert, la pierre Benben, pour que le premier rayon du matin vienne encore la toucher, chaque jour.
Atoum, celui qui se fait lui-même
Sur cette butte se tenait un dieu, tout seul. Personne ne l'avait mis au monde : il s'était pensé lui-même, et il était. On l'appelle Atoum, « celui qui s'achève », car il contenait déjà tout ce qui allait exister. Autour de lui, il n'y avait encore personne à qui parler, rien à nommer, aucun regard. Alors Atoum décida de ne plus être seul. De son propre corps, il allait faire sortir les premiers dieux.
Un crachat, un éternuement
Atoum cracha, et Chou parut : c'est l'air, le souffle qui remplit l'espace. Atoum éternua, et Tefnout parut : c'est l'humidité, la rosée qui fait vivre la terre. Voilà le premier couple, les deux forces sans lesquelles rien ne pourrait respirer. Le monde n'était plus un seul être : ils étaient trois. Mais Chou et Tefnout, curieux, s'éloignèrent dans l'obscurité du Noun, et leur père les perdit.
L'Œil et les larmes
Alors Atoum détacha son propre Œil et l'envoya chercher les disparus dans le noir. L'Œil partit, chercha longtemps, et finit par ramener Chou et Tefnout. Mais en revenant, il découvrit que le dieu s'en était fait un autre, et il pleura de chagrin. Atoum, lui, pleura de joie d'avoir retrouvé ses enfants. Des larmes tombées sur la butte naquirent les hommes. Puis le dieu posa l'Œil à son front, en cobra dressé, pour le consoler.
La terre et le ciel
Chou et Tefnout eurent à leur tour deux enfants : Geb, la terre, et Nout, le ciel. Les deux s'aimaient tant qu'ils restaient collés l'un à l'autre, sans laisser la moindre place entre eux. Rien ne pouvait pousser, rien ne pouvait vivre. Alors Chou, leur père, s'avança, glissa ses bras sous sa fille et la souleva très haut. La terre resta en bas, le ciel monta, et entre les deux s'ouvrit enfin l'espace où l'on respire.
Les Neuf
De Geb et Nout naquirent quatre enfants : Osiris, Isis, Seth et Nephthys. Avec Atoum, Chou, Tefnout, Geb et Nout, cela faisait neuf dieux. Les prêtres d'Héliopolis les appellent la Pesedjet, « les Neuf » : c'est l'Ennéade. En quatre générations, tout était là — le souffle, l'espace, la royauté, l'amour, la violence et le deuil. Le monde était prêt. L'histoire des dieux pouvait enfin commencer, et elle commencerait par un crime.
Une autre ville, un autre récit
Mais Héliopolis n'a pas le dernier mot. À Hermopolis, on racontait autrement. Avant le monde, disaient ces prêtres, il y avait huit puissances : quatre dieux à tête de grenouille et quatre déesses à tête de serpent, qui étaient l'eau, l'étendue sans fin, l'obscurité et le caché. De leur rencontre sortit la butte, et sur la butte un œuf — ou, selon d'autres, une fleur de lotus qui s'ouvre. Il en jaillit le jeune soleil, et la nuit recula pour toujours.
Le cœur, la langue et le tour du potier
À Memphis, on racontait encore autrement. Le dieu Ptah, disait-on, n'avait besoin ni de souffle ni de mains : il concevait chaque chose dans son cœur, puis prononçait son nom, et la chose existait. Plus au sud, à Éléphantine, on montrait Khnoum, le dieu à tête de bélier, qui façonne les corps sur son tour de potier. Et dans le delta, à Saïs, on assurait que la très ancienne Neith avait tissé le monde comme une étoffe.
Le premier matin recommence
Le monde était fait, mais rien n'était gagné. Autour de lui, le Noun était toujours là, et le désordre poussait sans cesse contre les bords : les Égyptiens l'appellent l'isfet. En face se tenait la Maât, l'ordre juste, la vérité, l'équilibre. Elle ne tenait pas toute seule : il fallait la refaire chaque jour, par les rites, par les lois et par les gestes justes de chacun. Voilà pourquoi, à chaque lever de soleil, le premier matin recommençait.
Les fiches de ce récit
- Le NounOcéan primordial sans limites
- La création depuis le NounL'émergence du monde hors des eaux
- La pierre BenbenLa butte du premier matin, à Héliopolis
- AtoumLe dieu créateur surgi de lui-même
- ChouDieu de l'air, sépare ciel et terre
- TefnoutDéesse de l'humidité, lionne solaire
- L'Œil de RêLa part brûlante du soleil, fille et arme du dieu
- GebDieu de la terre, allongé sous le ciel
- NoutDéesse du ciel étoilé
- L'Ennéade d'HéliopolisLes neuf grands dieux issus d'Atoum
- HéliopolisCité sacrée du culte solaire
- L'Ogdoade d'HermopolisLes huit dieux primordiaux du chaos
- PtahDieu créateur par la parole, patron de Memphis
- MemphisAncienne capitale, cité de Ptah
- KhnoumDieu-bélier, potier des hommes
- NeithDéesse guerrière et tisserande primordiale
- La MaâtL'ordre juste et l'équilibre du monde
- L'IsfetLe chaos, opposé de la Maât
Sources
- Textes des Pyramides
- Textes des Sarcophages
- Théologie memphite, pierre de Chabaka
- Les cosmogonies égyptiennes (Héliopolis, Hermopolis, Memphis)
- Hélène Bouillon, « Les mythes égyptiens de la création : de l'un au multiple », Collège de France (2024)
Mythologie égyptienne — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.