Récit · Monde celte
L'Exil des fils d'Uisliu
Longes mac nUislenn (cycle d'Ulster)
Un roi qui refuse d'entendre ce qu'on lui annonce, et qui trahit ensuite sa parole donnée, ruine sa propre maison : ce ne sont pas les prophéties qui perdent l'Ulster, c'est l'honneur d'un homme qui ne tient pas.
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Le cri dans le ventre
Le roi Conchobar festoyait chez son conteur Feidlimid. Au milieu de la fête, un cri terrible traversa la salle : il venait du ventre de la maîtresse de maison, qui attendait un enfant. Les guerriers bondirent sur leurs armes. On appela Cathbad, le druide, car lui seul savait entendre ce que les autres ne comprennent pas. Il posa la main sur le ventre et annonça : c'était une fille, elle s'appellerait Deirdre, et à cause d'elle le sang coulerait sur l'Ulster.
L'enclos où grandit Deirdre
Conchobar ne tua pas l'enfant : il l'emporta. Deirdre grandit dans un enclos à l'écart du monde, loin de tous les regards. Le roi avait décidé de l'épouser quand elle serait grande, et il voulait être le premier à la voir. Elle devint la plus belle jeune fille d'Irlande, et ne connaissait que trois visages : son père nourricier, sa mère nourricière et Leborcham. Autour d'elle, il n'y avait que la palissade, les saisons qui passaient, et une prophétie que personne ne lui répétait.
Le corbeau sur la neige
Un jour d'hiver, le père nourricier écorcha un veau sur la neige, dehors, pour le faire cuire. Deirdre regardait. Un corbeau se posa et but le sang répandu sur le blanc. Alors la jeune fille dit : elle aimerait un homme qui aurait ces trois couleurs-là — les cheveux du corbeau, la joue du sang, le corps de la neige. Leborcham, qui l'entendit, ne s'étonna pas : cet homme existait, il n'était pas loin, il s'appelait Noíse, fils d'Uisliu.
Noíse sur le rempart
Noíse chantait seul sur le rempart d'Emain. Les fils d'Uisliu avaient des voix si belles que les vaches qui les écoutaient donnaient un tiers de lait en plus. Deirdre sortit de l'enclos et passa près de lui comme par hasard. Il ne la reconnut pas et lui parla en riant. Elle lui saisit alors les deux oreilles et lui dit qu'elles seraient des oreilles de honte s'il ne l'emmenait pas. Noíse appela ; ses frères Ardan et Aindle accoururent. Cette nuit-là, tous partirent.
Fuir jusqu'en Alba
Les fugitifs errèrent longtemps autour de l'Irlande, de refuge en refuge. Conchobar ne renonça pas : il tendit piège après piège. Ils finirent par passer la mer et gagnèrent l'Alba, l'Écosse. Là, le gibier vint à manquer ; ils prirent du bétail, et les habitants s'armèrent contre eux. Alors ils entrèrent au service du roi du pays. Ils bâtirent leurs maisons de façon que personne ne pût voir Deirdre, car ils savaient bien que, si on la voyait, on les tuerait.
Les garants
En Ulster, les guerriers plaidèrent : il était triste de laisser les fils d'Uisliu mourir en terre étrangère. Conchobar accepta de les rappeler et promit qu'aucun mal ne leur serait fait. Pour en être sûrs, les frères réclamèrent des garants : Fergus, Dubthach et Cormac, le fils du roi. Trois hommes dont la parole valait un bouclier. Mais le roi avait préparé un piège : sur son conseil, on invita Fergus à des festins de bière qu'il ne pouvait pas refuser. Fergus envoya donc son fils à sa place.
La pelouse d'Emain
Les fils d'Uisliu arrivèrent et se tinrent au milieu de la pelouse d'Emain. Les femmes les regardaient du haut des remparts. Voici qu'Éogan mac Durthacht, roi de Fernmag, venu ce jour-là faire la paix avec Conchobar, traversa la pelouse avec sa troupe. Fiachu, le fils de Fergus, se plaça aux côtés de Noíse. Éogan salua les arrivants — et son salut fut un coup de lance. Fiachu se jeta sur son compagnon pour le couvrir, et tomba avec lui. Deirdre fut amenée au roi, les mains liées.
L'exil de Fergus
Quand Fergus, Dubthach et Cormac apprirent la nouvelle, leur honneur était en jeu : ils avaient garanti la vie des frères. Ils revinrent sur Emain et livrèrent bataille ; trois cents hommes d'Ulster tombèrent, et Fergus mit le feu à la forteresse. Puis ils quittèrent le pays et s'en allèrent chez Ailill et Medb, au Connacht, avec trois mille exilés. Pendant seize années, l'Ulster ne connut plus une nuit tranquille. C'est de là que naîtrait, plus tard, la grande guerre de la Táin.
Le rocher au bord du chemin
Deirdre resta un an auprès de Conchobar. Pendant tout ce temps, elle ne sourit pas, ne mangea pas à sa faim, ne releva pas la tête de son genou. Quand on lui amena des musiciens, elle chanta le souvenir des trois frères. Le roi lui demanda ce qu'elle détestait le plus : « Toi, et Éogan. » Alors il décida de la donner à Éogan pour un an. Le lendemain, sur la route de l'assemblée, elle se pencha hors du char et heurta un grand rocher : elle mourut.
Les fiches de ce récit
- CathbadDruide et prophète d'Ulster
- DeirdreLa beauté au destin tragique
- LeborchamLa messagère qui nomme Noíse
- NoíseFils d'Uisliu, aimé de Deirdre
- Emain MachaLa capitale des rois d'Ulster
- Fergus mac RóichAncien roi d'Ulster exilé au Connacht
- Éogan mac DurthachtRoi de Fernmag, la lance de la trahison
- ConchobarLe roi d'Ulster
Sources
Mythologie celtique — ce texte provient des récits anciens : poèmes, tablettes, textes sacrés. Les lieux, les dates et l'existence des personnages en viennent aussi : ils ne se confondent pas avec ce que l'histoire et l'archéologie ont établi.